Maroc : les fondateurs du PAM veulent remettre la main sur le parti

Maroc : les fondateurs du PAM veulent remettre la main sur le parti

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Trouver un successeur à Ilyas el-Omari à la tête du PAM n’est pas une mince affaire. En presque dix ans, l’élite du parti n’a pas su s’organiser, ni fédérer les militants, ni faire consensus au sein des instances

Ali Belhaj figurait parmi les figures fondatrices du Mouvement pour tous les démocrates (MTD), association qui a précédé la création du PAM (Facebook)
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11 décembre 2017
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Tuesday 12 December 2017 6:47 UTC
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12 décembre 2017

RABAT – Depuis le faux départ du très médiatique Ilyas el-Omari, le secrétaire général, en août dernier, le Parti authenticité et modernité (PAM) traverse une crise interne profonde. Au point d’être devenu peu audible dans les débats sur le projet de loi de finances 2018, malgré sa position de second parti représenté au parlement, et de leader de l’opposition parlementaire.

Outre la sortie timide du député Salaheddine Aboulghali, les députés du PAM sont aux abonnés absents pour faire face à la politique économique de Mohamed Boussaïd. Les récentes accusations de l’ancien avocat de Nasser Zefzafi ont laissé les membres du PAM dans un mutisme inquiétant.

Le PAM est en effet traversé par une guerre sans merci entre le courant loyaliste à Ilyas el-Omari, et incarné par ses soldats les plus proches à l’instar de Hakim ben Chamach et Aziz Benazzouz, et les « affranchis ».

Parmi les affranchis, et dans cette zone de turbulences que traverse le PAM, un électron libre fait entendre une petite musique dissonante. Ali Belhaj, l’opposant éternel à Ilyas el-Omari, le « gentleman frondeur ».

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Président de l’Alliance des libertés (ADL, libéral) Ali Belhaj figurait parmi les figures fondatrices du Mouvement pour tous les démocrates (MTD), association qui a précédé la création du PAM.

Belhaj a convaincu ses troupes libérales de la nécessité de se dissoudre dans un PAM naissant, flamboyant et attrayant. L’ADL regroupait alors des jeunes cadres et entrepreneurs citadins, et des jeunes notables de provinces. Ils investiront en masse les instances dirigeantes du PAM, notamment le premier Conseil national du parti, dirigé alors par Ahmed Akhchichen.

Pour services rendus à la formation naissante, Ali Belhaj héritera du poste de secrétaire général adjoint, prérogatives qu’il partagera avec le rifain Hakim ben Chamach afin d’épauler le très consensuel Mohamed Cheikh Biadillah. Le trio fonctionne correctement, et aura le mérite de respecter les diversités régionales et les équilibres idéologiques d’un PAM qui cherche encore son identité partisane.

Le départ de Biadillah sonnera pour Ali Belhaj une perte considérable de sa marge de manœuvre au sein du PAM. « Durant le mandat de Biadillah, Ali Belhaj disposait de son quota dans toutes les investitures et nominations importantes. Le secrétaire général le consultait, par amitié, par estime mais aussi dans un souci de respecter l’apport numérique qu’avait provoqué l’entrée de l’ADL au sein du PAM », confie à Middle East Eye une source au sein du PAM.

Un bilan plus qu’honorable

Le mandat de Mustapha Bakkoury entraînera l’éloignement de plusieurs fondateurs du PAM. Au lendemain du deuxième congrès du PAM, une session du Conseil national devant entériner l’élection de Bakkoury à la tête du parti du tracteur connaîtra l’absence de Salah el-Ouadie, le poète reconverti en porte-flingue du PAM sous le mandat de Biadillah.

Plusieurs autres cadres dirigeants du PAM prendront un net recul : Ahmed Akhchichen, Hassan Benaddi ou encore Habib Belkouch. Ali Belhaj prendra ses distances avec l’équipe dirigeante. Malgré sa cooptation au sein du bureau politique, celui qui présidait alors la région de l’Oriental (nord-est), fuyait les réunions du bureau politique et faisait de la figuration lors des Conseils nationaux.

« C’était une première, de voir une collectivité locale s’intéresser à des problèmes de santé publique et de société »

- Un fonctionnaire de l’Oriental

À l’approche des élections régionales et communales, premières du genre depuis l’avènement de la nouvelle Constitution, les instances du PAM ne solliciteront pas Belhaj pour remplier dans l’Oriental.

Le bilan de Belhaj est pourtant plus qu’honorable, et la présence du PAM dans sa région natale est plus qu’affirmée. La preuve en est la razzia du PAM lors des élections des chambres professionnelles, puis lors des échéances communales et régionales.

Durant son mandat au conseil régional de l’Oriental, Belhaj avait fait du social son cheval de bataille. « C’était une première, de voir une collectivité locale s’intéresser à des problèmes de santé publique et de société, comme c’est le cas des enfants atteints de trisomie. Ali Belhaj a marqué la région par son humilité et son humanité », rapporte à MEE un fonctionnaire de la région.



Ilyas el-Omari profitera de l’absence d’un front commun et du soutien de ses lieutenants dans les régions pour s’imposer comme l’unique alternative et comme le seul leader pouvant mener à bien la barque du PAM en vue des législatives (AFP)

Ali Belhaj vit alors son éloignement de l’Oriental comme un coup de massue. Il prend alors en grippe le président de la commission électorale du PAM, un certain… Ilyas el-Omari.

L’approche du troisième congrès du PAM sonne le glas pour Mustapha Bakkoury et ses ambitions gouvernementales. À quelques mois des élections législatives, le PAM veut se doter d’un général pour mener à bien la bataille électorale.

Ali Belhaj est alors sollicité pour ramener au bercail les pères fondateurs du PAM qui se sont éloignés des instances du parti. Sous l’impulsion de Belhaj, les fondateurs du PAM ouvrent un dialogue avec Ilyas el-Omari, et ses lieutenants Hakim ben Chamach et Khadija Rouissi. Des semaines de négociations secrètes pour arriver à un consensus général.

La realpolitik prend le dessus

Mais les tactiques d’el-Omari usent le petit groupe de fondateurs, arrivés en ordre dispersé au congrès en janvier 2016. Ilyas el-Omari profitera de l’absence d’un front commun et du soutien de ses lieutenants dans les régions pour s’imposer comme l’unique alternative et comme le seul leader pouvant mener à bien la barque du PAM en vue des législatives.

Il triomphe par plébiscite lors du congrès. Quelques semaines plus tard, lors de l’élection du bureau politique, el-Omari préservera les formes en invitant les fondateurs à siéger avec lui au sein de l’instance exécutive du PAM.

Il ira même jusqu’à confier à Hassan Benaddi une académie – fantoche – pour la formation des cadres du PAM. C’est cette académie, et un supposé salaire « exorbitant » de Hassan Benaddi ainsi que des soupçons d’emploi pour une proche au sein de l’Académie qui soulèvera un tollé médiatique et une passe d’armes entre le premier des secrétaires généraux du PAM et l’entourage proche de l’actuel secrétaire général.

La débâcle électorale et l’ascension du PJD mettront en difficulté le secrétaire général du PAM

Mais la realpolitik prend le dessus. Ilyas el-Omari s’avère être l’unique décisionnaire au sein du PAM. Lors des élections législatives, el-Omari renouvelle entièrement les investitures et fait appel à des notables de provinces, en lieu et place des cadres et militants du parti.

La débâcle électorale et l’ascension du PJD mettront en difficulté le secrétaire général du PAM. C’est le moment idoine pour qu’Ali Belhaj opère come-back politique.

Il fustigera un PAM qui s’est transformé en machine électorale, privilégiant la quantité à la qualité. Il reproche au secrétaire général d’avoir personnifié le débat interne et de décider seul, en dehors des instances du Parti.

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Lors de la crise du Rif, Belhaj pointera du doigt les partis politiques qui n’ont pas su jouer leur rôle de corps intermédiaires et de régulateurs des conflits sociaux. Les observateurs y verront une attaque frontale au président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Ilyas el-Omari, qui a construit toute sa carrière politique sur la légitimité que lui procuraient les habitants d’Al Hoceima.

Lors du dernier conseil national, Ali Belhaj déclarera même sur sa page Facebook : « Ce parti, qui est porteur d’un projet fondamental pour la vie politique au Maroc, vit un moment très difficile. Un si beau projet pour lequel j’ai sacrifié mon propre parti, détourné par un clan qui ne comprend même pas ce que veut dire le mot éthique. Un véritable hold-up en complète contradiction avec le discours de Sa Majesté. »

Si Ali Belhaj s’impose de plus en plus comme l’opposant le plus frontal à Ilyas el-Omari, il n’en demeure pas moins un frondeur un peu solitaire. « Très peu de personnes osent s’attaquer dans les médias au secrétaire général du PAM. Hassan Benaddi le fait maladroitement, Abdellatif Ouahbi manque de crédibilité. Ali Belhaj est percutant mais il manque de relais au sein du parti ».

On accuse souvent Belhaj de ne pas pouvoir compter sur des troupes organisées à l’intérieur du PAM, de compter peu de militants loyalistes en dehors de ceux de sa région, l’Oriental, et de son fief de Berkane. Peu de relais également au sein des organisations parallèles, notamment la Chabiba (jeunesse) du PAM qu’il avait accusé d’être un « ghetto pour les jeunes » lors d’une conférence organisée par l’association Tizi à la veille du troisième congrès du PAM.

Faire du PAM un parti d’institutions, et non de personnes

« Il snobe les réunions du bureau politique depuis l’ère Bakkoury », se souvient un membre du Conseil national du PAM. Ce à quoi l’entourage de Belhaj rétorque : « Pourquoi assister à des réunions du bureau politique, alors que les décisions sont prises ailleurs, en petit comité autour du secrétaire général. Ou pire par le secrétaire général tout seul lorsqu’il prend son petit-déjeuner ! Ces réunions sont des mascarades, et le Bureau politique ne discute que de détails futiles. ».

Faire du PAM un parti d’institutions, et non de personnes, reste donc le principal défi du PAM depuis sa création par Fouad Ali el-Himma. La personnification de la chose politique est certes une caractéristique du champ politique marocain, mais le PAM est d’autant plus concerné par l’horizontalité de la prise de décision et par la culture du chef.

« On peut reprocher beaucoup de choses à Ilyas el-Omari, mais il a su s’entourer d’une équipe et faire monter un clan qu’il a placé dans différents postes de décision à l’intérieur comme à l’extérieur du PAM »

- Une source proche du parti

« On peut reprocher beaucoup de choses à Ilyas el-Omari, mais il a su s’entourer d’une équipe et faire monter un clan qu’il a placé dans différents postes de décision à l’intérieur comme à l’extérieur du PAM », confie à MEE une source proche du parti.

Ilyas el-Omari tire ainsi sa force de sa capacité à organiser des réseaux, qui lui sont loyaux et redevables et qu’il sait activer pour le défendre, dans la presse comme sur les réseaux sociaux, lors des crises qu’il traverse.

Face à lui, se dressent des figures tutélaires du PAM, qualifiées par la presse nationale « d’intellectuels » ou de « notables », mais souffrant d’un manque de cohésion interne et dans l’incapacité de s’organiser en courant.



Habib Belkouch, secrétaire général du PAM par intérim, est une des alternatives pour succéder à Ilyas el-Omari (Facebook)

Plusieurs alternatives peuvent se dessiner pour prendre la tête du PAM : Ali Belhaj bien sûr, mais également Ahmed Akhchichen, Habib Belkouch, même un retour de Cheikh Biadillah est envisagé.

Ces personnalités sont respectées par les autres forces politiques, et jouissent de réseaux forts au Maroc comme sur la scène internationale. Il leur manque cependant la capacité de rassembler autour d’eux les militants de base du parti, et de faire consensus au sein des structures internes au PAM.

À l’aune de la démocratie interne sur le champ politique marocain, c’est une condition sine qua none pour aspirer à diriger un grand parti comme le PAM.