Élections du 14 octobre : une Belgique plus progressiste

Élections du 14 octobre : une Belgique plus progressiste

#Belgique
Jean-Yves Camus's picture
19 octobre 2018

Face à la gauche, qui reste aux commandes de la partie francophone du pays, l’extrême droite se maintient sans progresser et les islamistes se retrouvent marginalisés

Les élections communales et provinciales qui se sont déroulées en Belgique le 14 octobre ont d’abord permis de mettre fin à un mythe : celui du danger que représenterait le parti Intégrité Solidarité Liberté Authenticité Moralité (ISLAM). La formation menée par Redouane Ahrouch a eu beau laisser de côté ses revendications identitaires du scrutin de 2012 (il avait déclaré « Pourquoi pas un État islamique en Belgique » ?) pour faire campagne sur le terrain de la justice sociale, il aura davantage intéressé les media que les électeurs.

Avec 1,6 % à Bruxelles ( -1,3 %) et 1,8 % à Molenbeek (-2,3 %), seules communes où il se présentait, le parti ISLAM perd ses deux conseillers communaux et, dans le seconde commune citée, la moitié de ses électeurs. Le nombre de candidats de culture musulmane présents et élus, hommes comme femmes, montre que les citoyens musulmans de Belgique (entre 5 et 7 % de la population nationale, 23 % de celle de Bruxelles) ont choisi d’exprimer leurs convictions et éventuellement de tenter de peser, en allant sur les listes des principaux partis de gauche comme du centre et de droite.

Le nombre de candidats de culture musulmane présents et élus, montre que les citoyens musulmans de Belgique ont choisi d’exprimer leurs convictions en allant sur les listes des principaux partis de gauche comme du centre et de droite

Les ultranationalistes flamands de l’hebdomadaire t’Pallieterke ne s’y sont pas trompés, puisqu’ils ont, juste avant le scrutin, tenté de démontrer à leurs lecteurs de sensibilité catholique conservatrice que le parti chrétien francophone centriste, le Centre démocrate humaniste (CDH) était devenu un « parti musulman » en raison du nombre élevé de candidats issus de la diversité qui l’ont rejoint.

Dans la partie néerlandophone du pays, s’engager politiquement signifie pour certains candidats d’origine étrangère siéger sous l’étiquette du parti nationaliste flamand Nouvelle alliance flamande (NVA), socialement conservatrice, économiquement libérale et favorable à une immigration réduite et maîtrisée. À  Anvers, sur la liste menée par le ministre Bart de Wever, la troisième place était ainsi dévolue à Nabilla Ait Daoud, d’origine marocaine et la dixième à une cancérologue d’origine turque, Sevilay Altintas. Distinguée par son parti en avril dernier comme « la femme flamande de l’année 2018 ».

Une droite dure flamande qui se maintient sans progresser

Le second enseignement du scrutin est que la droite « dure » représentée par la N-VA marque le pas en Flandre ou l’extrême-droite représentée par le Vlaams Belang regagne du terrain, tandis que l’extrême-droite n’effectue pas de percée importante en Wallonie et à Bruxelles.

Au niveau des élections provinciales, la N-VA reste à un niveau très élevé à Anvers (plus de 32 %) et dans le Brabant flamand (25,3 %) mais subit des pertes (-3 % à Anvers) qui sont sans doute la conséquence de sa participation au gouvernement fédéral en place depuis 2014, de surcroît à des postesclés (Intérieur, Défense et fonction publique, Finances, Asile et Migrations) dans un gouvernement dirigé par un parti libéral francophone, le Mouvement réformateur.



Le maire d’Anvers Bart de Wever, aussi président du parti nationaliste du centre-droit flamand N-VA, après les élections locales, à Anvers, le 14 octobre 2018 (AFP)

La fraction de son électorat la plus attachée à l’indépendance de la Flandre et à un arrêt total de l’immigration extra-européenne a pu revenir vers le représentant historique de l’extrême droite, le Vlaams Belang (VB), dont le slogan à Bruxelles était « Vous savez pourquoi », en allusion transparente à la question migratoire.

Mais le VB reste un parti isolé par un « cordon sanitaire » mis en place par le reste du spectre politique : la N-VA a ainsi refusé de siéger dans la même municipalité que Guy D'haeseleer, un « blokker » arrivé en tête des municipales à Ninove, une ville de 40 000 habitants. S’il devient le premier maire flamand du Vlaams Blok, ce sera avec un gouvernement local minoritaire.

Une Belgique francophone rétive aux partis identitaires

Dans la partie francophone du pays, le Parti populaire, dirigé par Mischaël Modrikamen, bras droit de Steve Bannon en Europe, reste une force modeste, voire inexistante dans la capitale : 3 % dans le Brabant wallon et le Hainaut ; 4 % dans la province de Liège et seulement onze sièges d’élus communaux malgré des scores localement élevés à Charleroi, Mouscron, Verviers et sa banlieue, la commune de Dison ( 12,63 %).

Le PP, parti populiste qui dénonce « l’invasion migratoire » et « le radicalisme musulman » tout en proposant la « fermeture des frontières à l’immigration non européenne » qu’il souhaite voir accueillie « en priorité » par les « États arabes du Golfe », fait également les frais d’un grand éparpillement des voix du camp identitaire : La Droite, qui combat « le cancer » de « l’islamisme envahissant », lui enlève 1 % environ aux provinciales et plus du double dans certaines communes. De petites formations plus extrêmes, dont le mouvement Nation ou Agir, grappillent encore un peu plus de 1 % à Charleroi, Tournai et Namur.

Le PP, parti populiste qui dénonce « l’invasion migratoire » et « le radicalisme musulman » tout en proposant la « fermeture des frontières à l’immigration non européenne » qu’il souhaite voir accueillie « en priorité » par les « États arabes du Golfe », fait également les frais d’un grand éparpillement des voix du camp identitaire 

Les élections européennes couplées avec les élections régionales auront lieu le 26 mai 2019 en Belgique et peuvent donner au PP, comme au VB en Flandre, une chance de succès en raison de leur engagement eurosceptique.

Avancée des forces progressistes et percée de la gauche radicale

Des deux côtés de la frontière linguistique, les grands gagnants sont les « verts » d’Ecolo (co-présidé par Zakia Khattabi) qui intègrent la majorité municipale dirigée par les socialistes à Bruxelles, sortent gagnants aussi dans plusieurs communes de l’agglomération bruxelloise, peuvent intégrer la majorité qui gouvernera Liège et deviennent avec les 18 % du parti Groen, la première force d’opposition à Anvers.

Arrivant à sauver les meubles dans les grandes agglomérations que sont la capitale, Liège, Charleroi ou Mons, le Parti socialiste pâtit, comme son concurrent libéral le Mouvement réformateur, des différents scandales qui ont secoué sa gestion. Il devra compter avec le Parti du travail de Belgique (PTB), la formation de la gauche radicale issue du marxisme-léninisme qui, aux législatives de 2003, s’était alliée à la Ligue arabe européenne, menée à Anvers par Dyab Abou Jahjah.



Les « verts » d’Ecolo (co-présidé par Zakia Khattabi, en photo) intègrent la majorité municipale dirigée par les socialistes à Bruxelles, sortent gagnants aussi dans plusieurs communes de l’agglomération bruxelloise (Facebook)

Le PTB a été contacté par les maires socialistes de Molenbeek et Charleroi pour intégrer la majorité. Il s’est proposé à Liège sans que le maire Willy Demeyer donne suite, à ce stade, à son offre. 

En Flandre, il obtient quatre sièges à Anvers, trois à Gand, deux à Hasselt, un à Louvain et un à Malines. En Wallonie, il a trois sièges à Namur et devient le troisième parti à Liège, et le deuxième à Charleroi et à Seraing. En région bruxelloise, il a réussi à faire élire 35 candidats contre deux seulement en 2012.

La polarisation qui résulte du scrutin, avec une droite nationaliste qui tient le haut du pavé en Flandre alors que la gauche, encore plus à gauche, reste aux commandes dans la partie francophone du pays, pourrait donner un pays totalement coupé en deux à l’issue des élections de 2019

La polarisation qui résulte du scrutin, avec une droite nationaliste qui tient le haut du pavé en Flandre alors que la gauche, encore plus à gauche, reste aux commandes dans la partie francophone du pays, pourrait donner un pays totalement coupé en deux à l’issue des élections de 2019. Les chrétiens-démocrates, eux, gardent le contrôle d’une partie oubliée de la Belgique : les « cantons de l’est », germanophones, soit 77 000 personnes autour des villes d’Eupen et Saint-Vith.

 

- Jean-Yves Camus est le directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP), Fondation Jean Jaurès, et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des électeurs consultent des panneaux électoraux à Bruxelles, pendant la campagne pour les élections communales et provinciales du 14 octobre 2018 (Twitter).