Homme de guerre, homme de paix : la double personnalité de Shimon Peres

Homme de guerre, homme de paix : la double personnalité de Shimon Peres

#Israël
- Meron Rapoport's picture
29 septembre 2016

Bien que vu comme un homme de paix dans le monde entier, Peres est considéré par les Palestiniens comme un homme de guerre. Sa carrière politique l’explique peut-être

Des dizaines de dirigeants du monde entier, du président américain Barak Obama jusqu’au président togolais Faure Gnassingbé, sont censés assister vendredi aux funérailles de Shimon Peres, neuvième président d’Israël et lauréat du prix Nobel de la paix. Aux États-Unis, partout les drapeaux seront mis en berne lors des funérailles de cet « homme de paix », ainsi qu’on le décrit à peu près partout dans le monde.

Pourtant, il y aura au moins un grand absent à l’enterrement. Les représentants du peuple palestinien, le peuple avec lequel cet « homme de paix » a soi-disant fait la paix, n’assisteront probablement pas à la cérémonie, bien que le président Mahmoud Abbas, le partenaire principal de Peres lors des accords d’Oslo en 1993, a demandé de pouvoir assister à la cérémonie. 

Le président Mahmoud Abbas, principal partenaire de Peres dans l’accord d’Oslo en 1993, s’est contenté d’un bref mot de condoléances envoyé à sa famille. Sur le site de la populaire agence de presse Maan, Peres a sommairement été décrit comme « un homme de guerre, d’armes nucléaires et de colonies ».

Il existe quelques bonnes raisons à ce grand écart entre la façon dont Peres était considéré en Israël et dans la plupart du monde occidental d’une part, et celle dont il était considéré en Palestine et dans la plupart du monde arabe de l’autre.

L’architecte de Suez, parrain des colonies

Même avant la signature des accords avec la France sur la vente d’un réacteur nucléaire à Israël en 1957, Peres – alors directeur général du ministère de la Défense d’Israël – fut l’un des principaux architectes de la guerre de Suez, aujourd’hui en quelque sorte oubliée, en 1956.

La guerre elle-même, une opération conjointe avec la Grande-Bretagne et la France visant à prendre le contrôle du canal de Suez et à renverser le président égyptien Gamal Abdel Nasser, n’a pas rapporté de gains matériels à Israël. Pourtant, elle a presque irrévocablement associé Israël aux forces coloniales au Moyen-Orient. La notion d’Israël en tant que « bastion occidental » dans la région s’est forgée alors.



Des troupes israéliennes se rassemblent en vue d’un assaut dans la péninsule du Sinaï pendant la crise de Suez (AFP)

L’accord avec la France, qui a conduit à la construction du réacteur nucléaire de Dimona, est également le fruit de cette guerre apparemment perdue. C’est pendant les discussions au cours desquelles les Israéliens, les Britanniques et les Français ont planifié une attaque concertée contre l’Égypte que Shimon Peres a présenté le plan nucléaire devant la délégation française. La capacité nucléaire d’Israël est devenue l’un des symboles de sa domination au Moyen-Orient.

Peres a également joué un rôle déterminant dans l’expansion des colonies israéliennes dans toute la Cisjordanie. En 1975, alors qu’il était ministre de la Défense sous le Premier ministre Yitzhak Rabin, il a conspiré avec les dirigeants du mouvement alors naissant des colons pour leur permettre de construire une première colonie au cœur de la Cisjordanie.

« Je n’ai connaissance d’aucun principe empêchant l’établissement de colonies en Judée-Samarie », avait déclaré Peres au parlement israélien après avoir conclu un accord avec les colons, prétendument derrière le dos de Rabin. « Il ne s’agit pas d’un différend concernant le point de vue, mais concernant le calendrier. » Bien qu’il ait pu le regretter plus tard, Shimon Peres avait un grand intérêt à transformer ce « point de vue » en la réalité coloniale que nous voyons maintenant en Cisjordanie.

Après l’assassinat de Rabin en 1995 et sa nomination en tant que Premier ministre, Peres avait une chance unique de faire pression pour la paix. Il l’a ratée. Afin de renforcer son image d’homme de guerre en vue des élections de 1996, Peres a ordonné une opération militaire au Liban, laquelle s’est soldée par le bombardement d’un camp de l’ONU dans le village de Cana, où des centaines de civils libanais avaient trouvé refuge. Cent six d’entre eux ont été tués dans l’attaque.

Non moins important, Peres a ordonné l’assassinat de Yahya Ayyash, le chef de l’aile militaire du Hamas. Ayyash était en effet responsable d’attaques contre des civils israéliens, mais son assassinat – l’un des premiers de ce qu’on a appelé « assassinat ciblé » par la suite – a conduit à une nouvelle vague d’attaques dans les grandes villes israéliennes au cours de laquelle 60 Israéliens ont trouvé la mort.

Ces attaques ont joué un rôle majeur dans la victoire de Benyamin Netanyahou lors des élections tenues quelques mois plus tard. Au lieu d’aller de l’avant, le processus de paix avec les Palestiniens s’est figé.

Un processus, non la paix

Pourtant, la raison principale de l’indifférence palestinienne et arabe, et même de la joie, vis-à-vis de la mort de Peres – par rapport à la compassion manifestée après l’assassinat de Rabin, un véritable homme de guerre envers les Palestiniens – se trouve peut-être ailleurs. Au cours des quinze dernières années, en tant que ministre des gouvernements d’Ariel Sharon et d’Ehud Olmert et plus tard en tant que président, Peres présentait principalement une image pacifique de la politique d’occupation continue d’Israël.

Sans obliger à renoncer à cette terre, à supprimer les colonies et à créer un État palestinien indépendant, l’accord d’Oslo a donné du crédit international à l’affirmation selon laquelle Israël cherche la paix avec les Palestiniens. Cette légitimation dans le monde entier lui a permis de tisser des liens économiques et politiques inconcevables auparavant.

Israël a découvert qu’un « processus de paix » en cours est mieux que la paix elle-même, laquelle à un prix élevé. Netanyahou ne pouvait pas déclarer son engagement à la solution à deux États, tout en continuant le projet de colonisation, sans comprendre cette vérité fondamentale. Avec sa renommée internationale, Peres était l’incarnation de cette approche. Il représentait l’Israël que le monde occidental aimait voir. La participation de hauts-représentants à ses funérailles est une preuve de la façon dont ses efforts ont été couronnés de succès.

Pourtant, il y a un autre côté à l’héritage de Shimon Peres. Sa disparition de la véritable politique depuis son élection en tant que président en 2007, et même avant, coïncide avec la disparition progressive du discours de paix dans la politique israélienne. Pour le meilleur ou pour le pire, la raison d’être politique de Peres était son insistance sur la nécessité de la paix avec les Palestiniens.

Camp de la paix en pagaille

Tant que Peres se tenait au centre de la politique israélienne, le principal débat public était de savoir si Israël devait renoncer à sa domination sur les Palestiniens et dans quelles conditions. Cette question était une source de débats houleux et le soutien de Peres à un accord de paix négocié avec les Palestiniens lui a valu le mépris et même la haine de beaucoup dans la société israélienne.

La mort de Shimon Peres n’est qu’un autre point de repère symbolique dans la désintégration du discours de paix en Israël

Aujourd’hui, ce genre de débat a pratiquement disparu du paysage politique israélien. Au cours des deux dernières campagnes électorales, les principaux prétendants ont débattu de pratiquement toutes les questions, excepté la question palestinienne. Peres, déjà président sans influence politique réelle, a préféré embrasser l’opinion publique plutôt que de contester cette approche.

Ce processus tire ses origines de l’échec du sommet de Camp David entre Ehud Barak et Yasser Arafat en mai 2000 et du début de la deuxième Intifada quelques mois plus tard. Peres a lui-même contribué à ce changement lorsqu’il a rejoint le parti Kadima de Sharon en 2006, juste après le retrait unilatéral de Sharon de Gaza, marquant ainsi son scepticisme quant à un accord de paix négocié avec les Palestiniens.

Excepté le petit parti Meretz et la Liste commune principalement arabe, aucun leader israélien de premier plan ne choisit le processus de paix comme étendard politique. Tzipi Livni, ex-ministre des Affaires étrangères, a essayé de hisser cet étendard, mais en vain. Elle reste une figure politique marginale. La mort de Peres n’est qu’un clou de plus dans le cercueil du discours de paix en Israël.

Certains commentateurs cyniques ont affirmé que les funérailles de Peres marqueront également l’enterrement de la solution à deux États dont il était un important pilier. C’est peut-être un peu exagéré. Mais il est vrai que, avec l’absence de Peres, ce qui reste du camp de la paix israélien devra se réinventer s’il veut retrouver sa pertinence. Il est peu probable que l’héritage de Peres aide ce camp de la paix à se reconstruire.

 

- Meron Rapoport, journaliste et écrivain israélien, a remporté le prix Naples de journalisme grâce à une enquête qu’il a réalisée sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : photo d’archives prise le 22 janvier 1981 à Paris qui montre le chef du Parti travailliste israélien de l’époque, Shimon Peres (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.