L’Arabie saoudite prive les réfugiés palestiniens du Liban de pèlerinage à La Mecque

L’Arabie saoudite prive les réfugiés palestiniens du Liban de pèlerinage à La Mecque

#IsraëlPalestine

Certains craignent que les nouvelles restrictions en matière de visas ne s’inscrivent dans le cadre de pressions plus larges exercées par les Saoudiens pour faire progresser l’« accord du siècle » américain

Selon les estimations, près de 175 000 Palestiniens seraient affectés par la décision qui les empêche dans les faits d’effectuer le hadj (AFP)
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23 octobre 2018
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Tuesday 23 October 2018 10:51 UTC
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23 octobre 2018

Middle East Eye est en mesure de révéler que l’Arabie saoudite a cessé de délivrer des visas de pèlerinage aux Palestiniens du Liban détenteurs d’un titre de voyage pour réfugiés, empêchant ainsi des dizaines de milliers de Palestiniens de se rendre à La Mecque et à Médine, les deux sites religieux les plus importants pour les musulmans.

Un responsable du bureau du consul d’Arabie saoudite à Beyrouth a confirmé à MEE que suite à une décision prise par le ministère saoudien des Affaires étrangères à Riyad, le bureau du consul avait informé les agences touristiques libanaises qu’aucun visa ne serait apposé au titre de voyage pour réfugiés des Palestiniens pour le hadj et la oumra, une décision entrée en vigueur le 12 septembre.

« Les réfugiés palestiniens [au Liban] peuvent désormais obtenir des visas sur un passeport de l’Autorité palestinienne », a déclaré le responsable.

« Il y a des Palestiniens qui ont déjà demandé des visas pour la oumra sur leur passeport de l’Autorité palestinienne suie à cette décision et ces personnes ont obtenu leur visa pour voyager [en Arabie saoudite]. Je n’ai pas de chiffre exact à ce sujet », a ajouté le responsable.

Le responsable a déclaré que le ministère saoudien des Affaires étrangères avait informé l’Autorité palestinienne (AP) basée en Cisjordanie occupée de sa décision.

« Il est faux de prétendre que nous délivrerons des passeports palestiniens à des réfugiés au Liban afin qu’ils obtiennent un visa pour la oumra ou tout autre type de visa. L’AP n’a pas décidé de délivrer des passeports aux Palestiniens dans quelque État arabe que ce soit »

– Achraf Dabbour, ambassadeur de l’AP à Beyrouth

Achraf Dabbour, ambassadeur de l’Autorité palestinienne à Beyrouth, a déclaré à MEE que l’ambassade avait été informée de la décision saoudienne sur les visas via des canaux non officiels, par des personnalités locales palestiniennes.

Il a cependant nié que l’AP délivrerait des documents de voyage aux réfugiés du Liban souhaitant se rendre en Arabie saoudite.

« Il est faux de prétendre que nous délivrerons des passeports palestiniens à des réfugiés au Liban afin qu’ils obtiennent un visa pour la oumra ou tout autre type de visa. L’AP n’a pas décidé de délivrer des passeports aux Palestiniens dans quelque État arabe que ce soit », a indiqué Dabbour à MEE.

Dabbour a déclaré que l’ambassade palestinienne avait été « surprise » par la décision saoudienne et qu’elle « [réglait] actuellement cette question » avec l’ambassade saoudienne à Beyrouth, ainsi que par l’intermédiaire de l’ambassadeur palestinien à Riyad Basem Abdullah al-Agha qui, a-t-il précisé, est en contact avec le ministère saoudien des Affaires étrangères.

Le nombre de réfugiés palestiniens au Liban s’élèverait à 174 422, selon le premier et unique recensement de la communauté réalisé dans le pays en décembre dernier.

Ils sont titulaires d’un titre de voyage pour réfugiés délivré par la Direction générale de la sûreté générale du Liban et n’ont actuellement accès à aucune autre forme de titre de voyage leur permettant de se rendre en Arabie saoudite.

Ils pourraient demander un titre de voyage libanais valide pour un, trois ou cinq ans, pour des frais de dossier similaires à ceux d’un passeport libanais, soit 40 dollars par année de validité.



Les réfugiés palestiniens au Liban détiennent un titre de voyage pour réfugiés délivré par la Direction générale de la sûreté générale (capture d’écran)

Les réfugiés palestiniens au Liban n’ont pas de droits civiques leur permettant de voter lors des élections législatives ou municipales.

Il leur est également interdit d’exercer vingt professions, notamment dans le droit, la médecine et l’ingénierie, et ils ne sont pas autorisés à travailler dans les institutions gouvernementales dans la mesure où le droit libanais les désigne comme des « étrangers ».

Le système politique libanais repose sur une structure sectaire divisant le pouvoir entre les principales communautés religieuses.

Alors qu’un certain nombre de chrétiens palestiniens qui se sont réfugiés au Liban à la suite de la création de l’État d’Israël et de la Nakba en 1948 se sont vu octroyer la citoyenneté libanaise, le Liban se montre particulièrement réticent à intégrer les réfugiés palestiniens et à altérer la composition confessionnelle de sa population.

Dabbour, de l’AP, a déclaré que l’ambassade de Palestine au Liban avait déjà délivré des passeports de l’Autorité palestinienne à des sans-papiers palestiniens au Liban – ou réfugiés sans carte d’identité –, dont le nombre s’élèverait à environ 5 000, afin de faciliter leurs déplacements à l’étranger et de les aider à obtenir des visas et des titres de séjour dans d’autres pays étrangers.

« Il s’agit d’un cas particulier dans lequel nous avons délivré des passeports palestiniens parce que ces réfugiés sans carte d’identité n’étaient pas enregistrés auprès de l’UNRWA ou de l’État libanais et qu’ils ne pouvaient voyager nulle part », a expliqué Dabbour.

L’ambassade de Palestine n’a pas encore publié de déclaration concernant l’issue de ses pourparlers avec les responsables saoudiens.

L’Arabie saoudite est l’un des financeurs de l’Autorité palestinienne et utilise son influence financière pour exercer une pression politique sur l’AP. En 2017, le royaume a contribué à hauteur de 92,1 millions de dollars au budget de l’AP, soit une diminution de près de 50 % par rapport à sa contribution de 180 millions de dollars consentie un an plus tôt.

« Ce n’est pas pratique »

Plusieurs agences de tourisme libanaises interrogées par MEE ont confirmé qu’elles n’étaient pas parvenues à obtenir des visas pour leurs clients palestiniens titulaires d’un titre de voyage pour réfugiés. 

La décision leur a été communiquée par le consulat d’Arabie saoudite par l’intermédiaire du Comité libanais des affaires du hadj et de la oumra. Ibrahim Itani, le directeur du comité, a déclaré à MEE que le consul d’Arabie saoudite, l’ambassadeur de Palestine et la Direction générale de la sûreté générale du Liban lui avaient tous confirmé que les réfugiés palestiniens avaient besoin de passeports de l’Autorité palestinienne pour entrer en Arabie saoudite.

Plusieurs agences touristiques ont demandé à Itani de s’adresser à l’ambassade d’Arabie saoudite pour voir si la décision pouvait être annulée.

« L’affaire est désormais entre les mains d’Abou Mazen [le président de l’AP Mahmoud Abbas] », a déclaré Itani à MEE. « On m’a dit que c’était un problème entre États, telle a été la réponse. »



Le camp de réfugiés de Bourj el-Barajneh, à Beyrouth, abrite des milliers de réfugiés palestiniens (MEE/Dominika Ożyńska)

En septembre 2017, l’Arabie saoudite a fait marche arrière dans une affaire similaire concernant des problèmes de visas sur les titres de voyage pour réfugiés palestiniens à la suite de pressions exercées par l’AP et certaines personnalités palestiniennes au Liban.

Le propriétaire d’une agence de voyage spécialisée dans le hadj et la oumra, située à Saïda, une ville du sud du Liban, a déclaré à MEE sous couvert d’anonymat que la décision saoudienne n’était « pas pratique » et a fait part de son souhait de la voir annulée.

« Si vous délivrez un passeport palestinien, vous devez alors faire une demande de permis de séjour au Liban, ce qui constitue un autre problème pour les réfugiés palestiniens », a-t-il expliqué. « Il est ensuite possible de demander un visa pour l’Arabie saoudite, mais le titre de voyage pour réfugiés deviendra alors nul et non avenu. »

Le « problème » des réfugiés palestiniens

MEE a rapporté en septembre que l’Arabie saoudite avait interdit aux Palestiniens détenteurs d’un passeport jordanien temporaire d’entrer dans le pays, une mesure qui affecte directement près de 634 000 Palestiniens vivant en Jordanie et à Jérusalem-Est occupée par Israël.

Plusieurs agences de voyages interrogées par MEE à l’époque ont déclaré qu’on leur avait dit début septembre qu’elles ne devaient pas demander de visa pour les personnes cherchant à voyager avec un passeport jordanien temporaire, bien qu’aucune annonce officielle saoudienne n’eût été faite.

Le passeport temporaire jordanien est un document valable cinq ans délivré aux Palestiniens vivant à Jérusalem-Est occupée par le Département de l’état civil et des passeports à Amman.

Les titulaires d’un passeport temporaire n’ont pas de numéro d’identification national et ne jouissent donc pas pleinement des droits inhérents à la citoyenneté jordanienne.

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Les Palestiniens vivant à Jérusalem-Est utilisent ce passeport simplement comme document de voyage pour se déplacer à l’étranger, en particulier dans la majorité des pays arabes qui ne reconnaissent pas Israël ou les documents de voyage délivrés par Israël.

Certains médias palestiniens et arabes ont relié l’initiative saoudienne à la proposition d’« accord du siècle » que le président américain Donald Trump n’a pas encore annoncée, alors que des rumeurs circulent selon lesquelles Washington aurait sollicité le soutien de l’Arabie saoudite en faveur de mesures qui révoqueraient le droit au retour des réfugiés palestiniens déplacés suite à la création d’Israël en 1948 et aux guerres israélo-arabes qui ont suivi.

Par le biais de ces mesures, les réfugiés palestiniens au Liban et en Jordanie seraient pleinement naturalisés et se verraient attribuer un numéro d’identification national.

Le 11 septembre, le ministre israélien des Transports Yisrael Katz a salué dans un tweet l’« initiative » de Trump face à la question des réfugiés palestiniens, affirmant que le « problème » des réfugiés palestiniens en Jordanie, en Syrie, au Liban et en Irak « ferait bien de disparaître du monde ».

MEE n’a pas été en mesure de confirmer si le tweet de Katz était lié aux nouvelles restrictions imposées par l’Arabie saoudite aux titres de voyage pour réfugiés palestiniens et aux documents de voyage temporaires.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.