Meurtre de Jamal Khashoggi : l’indignation sélective de l’Occident

Meurtre de Jamal Khashoggi : l’indignation sélective de l’Occident

#Khashoggi
Madawi Al-Rasheed's picture
18 octobre 2018

L’indignation des gouvernements occidentaux contraste fortement avec leur silence et, dans le cas des États-Unis et du Royaume-Uni, leur soutien actif en faveur de la guerre sanglante menée par l’Arabie saoudite au Yémen

Bien que je partage l’indignation générale face au meurtre manifeste du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, je ne peux m’empêcher de penser que la réaction des gouvernements occidentaux est sélective.  

L’indignation des gouvernements occidentaux contraste fortement avec leur silence et, dans le cas des États-Unis et du Royaume-Uni, leur soutien actif en faveur de la guerre sanglante menée par l’Arabie saoudite au Yémen qui a « fait 10 000 morts et confronté 8,4 millions de personnes à une famine dévastatrice ».

Une indignation légitime

Si Khashoggi a effectivement été assassiné le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, que ce soit délibérément ou à la suite d’un interrogatoire mené par des éléments « incontrôlables » des autorités saoudiennes, il s’agit alors d’une source légitime d’indignation. Il s’agirait d’un meurtre commis par un État – ou des organes étatiques – contre un journaliste non armé, sans procédure judiciaire, dans des locaux diplomatiques situés hors du territoire du pays d’origine des assaillants.

C’est ce cocktail épouvantable de circonstances qui explique l’indignation générale qu’il a suscitée.

Ce sont le parrainage étatique et le caractère extrajudiciaire et extraterritorial de ce meurtre manifeste qui sont la plus grande source d’indignation et c’est là que l’indignation semble être la plus sélective

Les médias cherchent à juste titre à assurer leurs arrières : Khashoggi était un journaliste de carrière qui écrivait pour le Washington Post, même s’il avait également été un proche confident et conseiller de princes saoudiens de premier plan. Les médias du monde entier se sentent assiégés. Bien trop de journalistes sont morts pour leur profession, souvent délibérément ciblés.

La profession est assaillie – des journalistes se voient refuser des accès à cause d’une couverture défavorable et des journaux sont blacklistés dans l’avalanche d’attaques contre les fake news. 



Un médecin légiste turc se tient près d’un drapeau saoudien, sur le toit du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 15 octobre 2018, lors de l’enquête sur la disparition du journaliste Jamal Khashoggi (AFP)

La communauté internationale en général – et la Turquie en particulier – est naturellement préoccupée par cet abus d’immunité diplomatique, même si les missions diplomatiques sont depuis longtemps concernées par des activités douteuses.

La nature réciproque de la diplomatie stipule que les diplomates, leurs ambassades, leurs consulats et même leurs « valises » sont inviolables. Cette réciprocité est attaquée dans la mesure où les abus dépassent leurs limites tacites, avec des expulsions prononcées du tac au tac.  

Pourtant, ce sont le parrainage étatique et le caractère extrajudiciaire et extraterritorial de ce meurtre manifeste qui sont la plus grande source d’indignation et c’est là que l’indignation semble être la plus sélective.

Un meurtre extrajudiciaire

L’Occident s’enorgueillit à juste titre de sa notion d’État de droit. En tant qu’auteure et universitaire, je l’apprécie au plus haut point. La liberté d’expression est le sang qui fait vivre la démocratie. Et l’assurance que ma liberté ne peut être réfutée autrement que par le biais d’une procédure légale en bonne et due forme est ce qui explique fondamentalement l’afflux d’exilés vers l’Occident.  

Le caractère extrajudiciaire du meurtre manifeste de Khashoggi ne devrait toutefois pas surprendre. Il n’y a pas d’État de droit effectif ni de liberté d’expression en Arabie saoudite et cela n’a jamais existé. Alors d’où vient cette indignation face à ce nouveau meurtre extrajudiciaire ? Tandis que les ONG se sont succédé pour condamner le bilan du royaume en matière de droits de l’homme, les gouvernements occidentaux ont brillé par leur silence.

Les assassinats ciblés, c’est-à-dire les meurtres extrajudiciaires d’individus commandités par des États, sont en hausse et sont devenus une arme de choix pour l’Occident comme pour les régimes non démocratiques

Les meurtres commandités par des États ne sont guère une nouveauté. Qu’il s’agisse d’un « démocide » ou d’un « assassinat ciblé », l’idée selon laquelle l’État – ou ses agents – cible et tue certains individus ou groupes n’est pas une nouveauté. Les assassinats de masse, tels que ceux commis pas les « escadrons de la mort » de dictateurs latino-américains, étaient fréquemment tolérés par leurs commanditaires occidentaux, même s’ils étaient condamnés par la suite.

Cependant, les assassinats ciblés, c’est-à-dire les meurtres extrajudiciaires d’individus commandités par des États, sont en hausse et sont devenus une arme de choix pour l’Occident comme pour les régimes non démocratiques. Le commando au pic à glace aurait pu être remplacé par des drones de haute technologie, mais cela ne change pas fondamentalement la nature de l’activité.

Une sale besogne

Lorsqu’un assassinat extrajudiciaire commandité par un État se produit en dehors du territoire dudit État, l’indignation est particulièrement vive. Tuer ses propres citoyens sur son territoire est une chose, mais il convient de ne pas violer le territoire d’un autre État, en particulier d’un État membre de l’OTAN, en faisant cela à l’étranger. L’indignation ressentie par le Royaume-Uni et ses alliés à propos de l’attaque de Salisbury en a été l’illustration parfaite.

Ils ne peuvent tout simplement pas tolérer que des hommes de main du GRU (renseignements militaires russes) aient pu errer dans les rues d’Angleterre avec des agents neurotoxiques mortels, menaçant non seulement les transfuges, mais également la police et le public en général. Même lorsque ce territoire dispose d’une stricte souveraineté sur les assaillants, comme dans le cas d’un consulat, il est considéré comme inacceptable qu’un État, en l’occurrence l’Arabie saoudite, réalise sa sale besogne dans un autre pays.

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L’indignation est indéniable mais hautement sélective. Quand c’est un allié de l’Occident qui est accusé d’avoir commis de tels crimes extraterritoriaux, la réaction est muette voire inexistante.

En regardant Operation Finale, un film récent retraçant la capture d’Adolf Eichmann en Argentine par le Mossad en 1960, aucun d’entre nous n’a éprouvé de sympathie pour la cible de la capture ou l’État hôte. C’était parce que l’histoire était clairement du côté d’Israël et qu’au lieu d’être assassiné, ce qu’ont cherché à faire plusieurs membres de l’équipe, il a été ramené en Israël pour un procès public et bien documenté.

Les activités extraterritoriales du Mossad ont également été immortalisées dans Munichde Steven Spielberg, dans lequel des représailles étaient recherchées contre les auteurs des meurtres perpétrés aux Jeux olympiques d’été de 1972 par l’OLP. Les gouvernements occidentaux ont largement accordé à Israël un laissez-passer pour procéder à des assassinats à travers le Moyen-Orient et au-delà, ce qu’Israël a même clamé haut et fort

L’affaire Khashoggi est scandaleuse et il est tout à fait approprié que l’Occident condamne fermement l’Arabie saoudite pour ce meurtre manifeste et demande justice pour Khashoggi et sa famille.

Cependant, cette réaction doit également s’inscrire dans le contexte d’une condamnation plus large des violations des droits de l’homme commises à l’échelle nationale par les Saoudiens et de leur guerre meurtrière au Yémen.

 

- Madawi Al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un manifestant déguisé en Mohammed ben Salmane (au centre) avec du sang sur les mains proteste avec d’autres manifestants devant l’ambassade saoudienne à Washington, le 8 octobre 2018, afin de réclamer justice pour le journaliste disparu Jamal Khashoggi (AFP)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.