Cinq ans après la révolution tunisienne, l'immolation devient un problème de santé publique

Cinq ans après la révolution tunisienne, l'immolation devient un problème de santé publique

#Tunisie

Les suicides par immolation sont devenus un moyen de protestation en Tunisie. Médiatisation et problèmes sociaux en sont les principales causes

Un Tunisien pousse son vélo devant un portrait géant de Mohamed Bouazizi, le jeune vendeur ambulant qui s'était immolé le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, un drame qui marqua le début de la révolution (AFP)
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21 décembre 2016
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Wednesday 21 December 2016 22:17 GMT
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21 décembre 2016

TUNIS - Pour protester contre son expulsion de l'école pendant une journée, un garçon de 13 ans est monté sur le toit de son collège, s’est aspergé d’une boisson gazeuse de la même couleur que l’essence et a menacé d’y mettre le feu. Cette scène, qui a eu lieu à Monastir (au sud-est de Tunis), il y a quelques semaines pourrait faire sourire si elle ne révélait pas un fait dramatique : l’immolation est devenue une pratique de plus en plus répandue en Tunisie.

Depuis le suicide de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010, qui a lancé le Printemps arabe, le nombre d’immolations a triplé, selon une étude publiée en mai 2016.

Le feu est ainsi devenu le second moyen de se suicider en Tunisie, après la pendaison, mais avant les injections toxiques, avec chaque année, une centaine de décès. Soit une personne tous les trois ou quatre jours, ce qui correspond à 50 % des tentatives d'immolation.

Psychologue au centre des grands brûlés de Ben Arous (banlieue de Tunis) qui soigne tous les blessés graves du pays, Nadia Ben Slama Chaouch estime qu’il y a « une identification inconsciente à Mohamed Bouazizi ». Les données du docteur Amenellah Messadi, fondateur du centre de Ben Arous en 2008, montrent d’ailleurs un profil de ces malades proches de celui de Mohamed Bouazizi. Celui qui veut en finir avec la vie par le feu est un homme, entre 20 et 39 ans, au chômage ou sans stabilité professionnelle, dans une situation économique assez mauvaise.

Effet d’imitation

Chaque année, du 17 décembre (jour de l’immolation de Bouazizi) au 14 janvier (date de la fuite de Ben Ali) le nombre d’immolations grimpe soudain.

« Cela dépend généralement des discours des politiques. S'ils rappellent l’acte de Bouazizi, le présentent comme un martyr ou un symbole de liberté, cela joue », juge Mehdi Ben Khelil, médecin légiste et membre du comité technique de lutte contre le suicide.

L’effet d’imitation est donc indéniable pour le médecin de l’hôpital Charles Nicolle à Tunis. « En 2011, c’est l’effet d’imitation qui a joué. Mohamed Bouazizi était partout. Son acte a été hyper-valorisé avec la décoration posthume et les aides offertes à sa famille, notamment. »

« Nous en sommes à 302 admissions cette année, dont 30 % d’immolation »

- Amenellah Messadi, médecin au centre des grands brûlés de Ben Arous 

Pourtant, cet « effet Werther », comme l’appellent les sociologues – en référence à l’augmentation dramatique des suicides par arme à feu en Europe après la publication du livre de Goethe Les souffrances du jeune Werther en 1774 – n’aurait pas dû durer aussi longtemps.

Et les professionnels du secteur s’inquiètent de voir que la tendance reste forte, cinq ans après. Amenellah Messadi fait le point pour Middle East Eye sur cette année 2016. Un rapide coup d’œil à son registre et le médecin réanimateur lève la tête, inquiet : « Nous en sommes à 302 admissions cette année, dont 30 % d’immolation. C’est une grosse année. En 2011, l’année la plus forte, nous étions à 33 %. Depuis, on était redescendu à 25 %. »

« L’immolation n’aide pas à trouver un travail ! »

Les raisons pour lesquelles les chiffres sont remontés sont donc à chercher ailleurs. Mehdi Ben Khelil pointe en premier lieu la médiatisation : « On l’a vu en 2013, lorsque les médias se sont intéressés au suicide, il y a eu une recrudescence d’immolations. » Amenellah Messadi confirme. « J’ai participé à une émission télé avec deux malades qui regrettaient leur geste. Un monsieur a appelé en direct pour dire qu’il allait les prendre en charge financièrement. L’idée, c’était de montrer les difficultés après une immolation. Mais rendre publique l’aide anéantit tout cela », déplore-t-il en constatant que les démarches pédagogiques ne servent à rien.

Le médecin s’agace : « Peut-être qu’une, deux, trois personnes vont sortir de cette situation, mais 100 seront dans un cas encore plus dramatique. L’immolation n’aide pas à trouver un travail, il faut une prise de conscience à l’échelle nationale ! »

Souvent, la personne qui tente de s'immoler a l’impression de retrouver une importance au sein de sa famille grâce à son acte

En lien avec la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), le comité technique de lutte contre le suicide auquel appartient Mehdi Ben Khelil est en train de réaliser une étude sur le rapport entre médiatisation et taux d’immolation. Objectif : sensibiliser les journalistes au traitement de cette information.

Dans la sphère familiale, la question est également délicate : comment se comporter avec un proche qui s’est immolé ? « Bien sûr, la famille ne doit pas laisser le malade dans le désarroi », note Amenellah Messadi. Mais l’inverse est également contre-productif : souvent, la personne a l’impression de retrouver une importance au sein de sa famille grâce à son acte.

Une rupture

À Kasserine, début décembre, Farid Touti avait le sourire dans sa chambre d’hôpital : toute sa famille, y compris ses parents divorcés, s’était réunie autour de lui après sa tentative d’immolation.

Le chômeur diplômé de 33 ans se faisait photographier ses jambes brûlées. Les images, aussitôt publiées sur les réseaux sociaux, illustrent les plus grosses craintes des professionnels de santé. Autre facteur important, la situation actuelle en Tunisie. « Les problèmes sociaux du pays sont vécus comme des échecs personnels », analyse pour MEE, Mohamed Mjouili, directeur de l'Observatoire de la jeunesse.

La crise économique – avec plus de 15,5 % de chômage au troisième trimestre 2016 – s’ajoute aux lois rétrogrades et à des forces de l’ordre parfois brutales. Dans ce contexte, l’immolation apparaît comme « une rupture, une façon de dénoncer la société », explique à MEE la psychologue Nadia Ben Slama Chaouch.

Souvent, le passage à l’acte a lieu dans un espace public. Imed Ghanmi en est un exemple. Ce père de trois enfants a été professeur de mathématiques contractuel pendant sept ans avant de voir son contrat non renouvelé en août 2015. C’est le début de la descente aux enfers. Avec un crédit à rembourser, le quadragénaire enchaîne les petits boulots : cours particuliers, un peu de maçonnerie et commerce de contrebande.

Défaillances du suivi psychiatrique

Comme de nombreux chômeurs, il allait acheter des cigarettes et autres produits de contrebande à Sfax (sud-est de la Tunisie) au vu et au su de tous pour les revendre à Tunis. Sauf que début juillet, la police l’arrête, saisit sa marchandise et son scooter. « Mon frère a été insulté, frappé, explique son frère, Ahmed Ghanmi. Imaginez l’humiliation pour un doctorant en mathématiques ! »

« C’est le policier, qui en cherchant à lui prendre la main, a allumé le feu. Mais qui penserait à faire un geste brusque dans pareille situation ? »

- Ahmed, le frère de Imed

Imed tentera de porter plainte et de récupérer son scooter quelques heures plus tard. « Le commissaire l’a à nouveau humilié. Alors il s’est aspergé d’essence et a sorti un briquet. C’est le policier, qui en cherchant à lui prendre la main, a allumé le feu. Mais qui penserait à faire un geste brusque dans pareille situation ? », accuse Ahmed, persuadé que son frère ne serait pas allé au bout du geste.

« Il voulait juste menacer, c’était son caractère. On avait parlé des immolations deux mois plus tôt. Il ne comprenait pas. » Imed Ghanmi est mort quelques jours plus tard, le 8 juillet. Si Imed Ghanmi ne souffrait d’aucune maladie mentale d’après ses proches, 48 % des personnes qui tentent de s’immoler ont un passé psychiatrique. Un chiffre important qui met en lumière une absence de soin correct en Tunisie, du fait d’un manque de professionnels. Ainsi, lorsqu’un malade quitte le centre des grands brûlés de Ben Arous, il a très peu de chance d’obtenir un suivi psychiatrique s'il habite à l’intérieur du pays.