Crise du Golfe : les ouvriers d’Asie du Sud, « victimes oubliées » au Qatar

Crise du Golfe : les ouvriers d’Asie du Sud, « victimes oubliées » au Qatar

#TensionsGolfe

Les travailleurs migrants craignent que la crise diplomatique les laisse démunis, sans travail et pris au piège dans le Golfe

La majorité des Sud-Asiatiques au Qatar travaillent dans le bâtiment (capture d’écran)
Areeb Ullah's picture
14 juin 2017
Last update: 
Thursday 15 June 2017 9:55 BST
Last Update French: 
15 juin 2017

Les migrants sud-asiatiques au Qatar craignent que la crise diplomatique avec les voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG) les laisse démunis, sans travail, et dans l’impossibilité de rentrer chez eux.

Décrits comme « une majorité invisible », les travailleurs expatriés d’Asie du Sud représentent jusqu’à 70 % de la population du Qatar. La majorité d’entre eux viennent d’Inde, du Népal, du Pakistan et du Bangladesh.

Mais la précarité de leur situation dans l’État du Golfe – qui comprend de longues heures de travail sous des températures caniculaires, un salaire de misère et des conditions de vie basiques – pourrait être exacerbée par l’impasse dans laquelle se trouvent le Qatar et ses voisins.

Des tensions pour le futur

Ravi Shankar, un ouvrier indien du bâtiment au Qatar, explique à Middle East Eye que les bases où vivent de nombreux travailleurs sont sous « pression ».

« Tout le monde à l’intérieur de la base panique et est effrayé par ce qui nous attend », confie Ravi Shankar. « Ils sont nombreux à demander si notre salaire va tomber à temps ou si nous allons rester coincés, ici, au Qatar. »

« Ils sont nombreux à demander si notre salaire va tomber à temps ou si nous allons rester coincés, ici, au Qatar »

-Ravi Shankar, travailleur indien au Qatar

À l’image de la plupart des Sud-Asiatiques, Ravi Shankar s’est déjà retrouvé dans des entreprises où il n’a pas été payé à l’heure, ce qui l’a amené, lui et d’autres nombreux ouvriers, à chercher désespérément d’autres sources de revenu.

La majorité des ouvriers venus travailler dans le Golfe dans le bâtiment ou comme domestiques ont choisi de le faire pour échapper à la pauvreté, et envoyer leurs salaires dans leur pays d’origine.

Selon Faisal, qui a vécu et travaillé comme chauffeur au Qatar pendant dix ans, les ouvriers étaient nombreux à craindre de perdre leur source de revenus et d’être obligés de quitter le pays.

« La plupart ont peur que leurs rêves de construire une maison à leur retour au pays et de se marier soient anéantis si la situation empire », souligne Faisal. « S’ils reviennent au pays, ils n’auront pas de travail, alors ils restent là à attendre de voir ce qui se passera ensuite. »

La majeure partie des matériaux utilisés dans la construction des infrastructures au Qatar arrive par les routes, via les autres pays du Golfe.

Le blocus imposé au pays pourrait impliquer un retard dans plusieurs projets de construction à travers le Qatar et potentiellement, pour les nombreux travailleurs sud-asiatiques, d’être mis à l’écart ou de ne pas être payés à temps.

Des travailleurs isolés

Nick McGeehan, chercheur dans le Golfe pour Human Rights Watch (HRW), craint que ces travailleurs deviennent « les victimes oubliées » de la crise.

« Tout ce qui affecte la population du Qatar semble affecter la population des travailleurs migrants, à un degré bien plus important », souligne-t-il.

Vani Saraswathi, rédacteur adjoint de Migrants-Rights.org, une ONG basée au Conseil de coopération du Golfe, explique que son organisation s’inquiète aussi, en raison de cette crise, de voir de nombreux ouvriers isolés ou non payés.

« Nous avons vu, en Arabie saoudite, par exemple, qu’en raison de la récession économique, des milliers de travailleurs se retrouvent aujourd’hui isolés parce qu’ils n’ont pas reçu leur salaire, ou parce que leur visa n’a pas été renouvelé par l’entreprise commanditaire », témoigne Vani Saraswathi.

« Le Qatar pourrait ne pas avoir assez de liquidités sur le marché », ajoute-t-il. « Cela signifie que le gouvernement lui-même pourrait ne pas payer ses entrepreneurs dans les délais prévus, impactant de la sorte la chaîne logistique dans sa globalité. »



La plupart des migrants sud-asiatiques travaillent dans l’industrie de la construction (AFP)

En 2013, Amnesty International a découvert que des entreprises du bâtiment en lien avec le gouvernement qatari avaient retardé le paiement des ouvriers ou ne les avaient pas rémunérées à l’heure.

Des milliers de travailleurs dépendent aussi de leurs salaires pour payer les dettes contractées pour payer les honoraires de recrutement qui leur ont été illégalement prélevées avant de venir au Qatar.

Ces honoraires comprennent ce que le travailleur a été obligé de payer pour son billet d’avion depuis l’Asie du Sud et pour son visa de travail, souvent à des tarifs exagérés.

Les ouvriers bengalis ont ainsi payé quelque 5 200 dollars (4 600 euros) en honoraires de recrutement, selon une enquête menée par le Stern Centre for Business and Human Rights de l’Université de New York.

Les travailleurs étrangers auxquels le Qatar a délivré un permis de séjour ont aussi été interdits, jeudi, d’entrer aux Émirats arabes unis. L’Arabie saoudite et Bahreïn n’ont pas encore confirmé s’ils allaient suivre les Émiratis en imposant la même interdiction.

Certains domestiques étrangers, c’est à dire principalement des femmes de ménage, craignent que ces nouvelles règles les rendent plus vulnérables, surtout que pendant le Ramadan, elles sont nombreuses à être envoyées à différents endroits du Golfe pour travailler dans d’autres foyers.

Des options de vol limitées

Il est demandé aux entreprises sous-traitantes qui fournissent des travailleurs de payer les frais de leur voyage depuis et jusqu’à leur pays d’origine au début et à la fin du contrat avec les travailleurs migrants.

Les vols directs coûtent plus cher que ceux comprenant une escale comme Dubaï ou Muscat (Oman).

Mais les EAU, l’Arabie saoudite et Bahreïn ayant interdit les vols vers et depuis Doha, l’accès aux compagnies low-cost qui transitent par Dubaï sera interdit.

« L’inquiétude, c’est que le pays remplisse en priorité les rayons visibles pour le monde entier »

-Vani Saraswathi, défenseur des droits de migrants

Pour les migrants sud-asiatiques, cela complique particulièrement les choses puisque Fly Dubaï et Air Arabia, deux des compagnies qui proposent les billets les moins chers vers l’Asie, sont toutes les deux basées aux Émirats.

« Tout le monde essaie d’appeler les agents de voyage en Inde pour trouver de nouveaux vols ou s’il est possible de partir ailleurs dans la région », explique Ravi Shankar.

« De nombreux travailleurs musulmans avaient prévu de rentrer chez eux pour l’Aïd, mais maintenant, il semble que ces plans seront suspendus. »

Les défenseurs des droits craignent que des prix exagérés soient appliqués aux travailleurs.

Pénuries de nourriture

Alors que les produits laitiers turcs sont en train de remplacer la marchandise saoudienne dans les rayons des supermarchés qataris, l’Iran a confirmé dimanche qu’il allait envoyer au Qatar 90 tonnes de nourriture dans cinq avions cargos.

L’Inde prévoit aussi d’envoyer des avions remplis de nourriture dans les jours à venir.

Le Qatar a rassuré ses citoyens et ses habitants en leur disant que le blocus dans les ports n’aurait pas d’impact sur les particuliers.

Mais Vani Saraswathi craint que la situation perdure encore quelques mois, les travailleurs migrants qui vivent dans les camps installés loin de la ville soient les plus durement touchés.

« L’inquiétude, c’est que le pays remplisse en priorité les rayons visibles pour le monde entier », relève Vani Saraswathi.

« Les travailleurs qui ont un salaire bas auront moins accès à la nourriture du fait qu’ils plus isolés, mais les comptes rendus de terrain montrent que pour l’instant, dans les magasins près des logements des travailleurs, il n’y a pas de pénuries. »

 

Traduit de l'anglais (original).